De basse intensité
Texte du catalogue de l’exposition à la Maison des Arts d’Évreux, novembre 2014
David Alazraki

Je me suis toujours préoccupé de dessin et de peinture, mais je pratique – dans un but non illustratif s’entend – depuis peu, cinq ans environ. Par excès de déférence, et immobilisé par un héritage immense et tétanisant. C’est pourtant dans cet héritage intellectuel, un texte de Michel Parmentier d’octobre 1999*, que l’évidence est apparue : ne pas isoler une pensée d’une pratique.

Je ne voudrais pas de malentendu, je ne me revendique pas comme l’héritier de la peinture de
Parmentier. Vous ne trouverez pas de familiarité plastique évidente. Pas plus qu’il ne se reconnaissait de pairs il n’envisageait de descendants. Je pense que le rôle de père spirituel l’aurait agacé, voire écœuré. Cependant nous avons été intimement liés, il m’a initié et a façonné ma perception de la peinture pendant des années, peut-être au point que je ne m’imagine pas peindre jusqu’à une date récente, tant le retrait et le silence devaient l’emporter. Puis le texte cité plus haut a nourri un sursaut et Michel, comme pendant mon adolescence, continue d’être, parmi d’autres mais plus que d’autres, cette pensée radicale avec laquelle je dialogue.

Prise d’autonomie de ma part, insoumission puisque oui ma peinture à l’eau présente des caractères qu’il aurait peut-être trouvés suspects, à commencer par la représentation. Alors qu’en fait, le sujet, c’est accessoire : j’ai trouvé les montagnes, elles sont l’anfractuosité où je loge, suffisent à mon horizon et suffisent, à force de répétition, à vider la représentation.
Pour ce qui serait de l’intériorité, elles n’ont pas cette prétention sacrée, vaguement orientale, il m’importe beaucoup qu’elles restent de la peinture sur du papier, il me semble qu’il s’agit bien là d’une extériorité.

Avec l’aquarelle – disons plutôt la peinture à l’eau – peinture désuète, connotée de bouquets de fleurs, de dimanches et de carnets de voyage. Mais d’une économie extrême, rien de plus que du pigment et de l’eau, en ne respectant pas les préceptes de l’Aquarelle avec un grand A tels que :
– rĂ©server les blancs
– faire court, dĂ©finitif, expressif, pĂ©remptoire
– ne pas retoucher
– ne pas gouacher…

Produire une peinture à l’eau déviante, des échos, des nappes, des résurgences maladroites, contredire des événements trop superbes, retirer, tentative pour approcher la peinture à revers. Douter, trouver sa résolution dans ce doute, être au bord de la catastrophe, y sombrer, s’en relever, plusieurs fois sur le même travail, laisser le travail en plan, à un point indéfini, ni raté ni réussi, échapper à la question du beauet peut-être inventer un lieu traversé par la peinture.

J’interroge l’eau comme j’interroge la mémoire. Une archéologie du geste pour l’invention et la
circonscription d’un lieu qui se renouvelle. Pas le lieu du voyage mais le lieu où le travail s’effectue sans affect. Pas le compte rendu ni le résultat d’expérience d’un ailleurs, mais la fabrication d’un ici. La peinture non pas comme une projection mais comme une infusion, une sédimentation. Peinture infuse. Des gestes mesurés, reclus, une peinture de basse intensité, dont l’arrogance serait la seule présence, et la qualité principale, j’espère, le silence.

Un sujet anecdotique, nĂ© d’une rencontre en 1995 avec l’Himalaya, qui tend Ă  disparaĂ®tre pour n’être plus qu’une empreinte. Vision d’une montagne au cĹ“ur d’un abĂ®me. Ce qui apparaĂ®t lorsque je scrute.RĂŞve de la montagne qui gĂ®t/infuse dans la caverne et dont la reprĂ©sentation, l’exactitude n’ont aucune valeur intrinsèque. Autant ça qu’autre chose, des lignes, des compositions gĂ©omĂ©triques, des petits traits, des monochromes… Ă  mon tour de proposer mes Ă©checs.

Cette conjugaison serait mon lieu, une niche non excluante et singulière, où la réussite n’est pas l’enjeu, plutôt le retrait.

Enfin pour ce qui est de la magie de l’aquarelle et ses somptueux hasards, je m’en mĂ©fie et les Ă©vite soigneusement. Je cherche le grĂŞle, le tĂ©nu, le maigre de cette peinture Ă  l’eau ; ses extravagances magnifiques, si vous faites bien attention, je m’emploie Ă  les faire taire. Je ne veux pas faire dĂ©monstration d’un petit talent. On devrait bien plus sĂ»rement trouver impasses, dĂ©faillances, reprises, sans dialectique [dit – non-dit ], [ envers – endroit ]… mais plutĂ´t un brouillage, il me semble que la peinture en est lĂ . Vous trouverez peut-ĂŞtre aussi une certaine qualitĂ© Ă  l’air qui vous sĂ©pare de ces peintures.

* Vous avez dit « éthique » ?, pour le catalogue de Columbus, publié dans M.P. à G.M., Lettres et textes de Michel Parmentier,
1991-2000, small noise n°8, Bruxelles