Présentation 2025
État des lieux
David Alazraki

En 2014, lors de ma premiĂšre grande exposition j’écrivais « ĂȘtre au bord de la catastrophe, y sombrer, s’en relever, plusieurs fois sur le mĂȘme travail, laisser le travail en plan, Ă  un point indĂ©fini, ni ratĂ©, ni rĂ©ussi, Ă©chapper Ă  la question du beau et peut-ĂȘtre inventer un lieu traversĂ© par la peinture ». Je n’avais pas connaissance Ă  l’époque du cours « Sur la peinture » de Gilles Deleuze, que j’ai Ă©coutĂ©, puis lu depuis. Sa publication a rendu cette analyse plus rĂ©pandue aujourd’hui, et ce que j’écrivais peut apparaĂźtre, en plus de n’ĂȘtre pas trĂšs original, comme une paraphrase. Je pensais distinguer une caractĂ©ristique de mon travail, or cela met en Ă©vidence que cette notion de catastrophe, au sens premier de bouleversement, renversement, serait plutĂŽt un invariant de la peinture, et non une spĂ©cificitĂ© de tel ou tel travail. Deleuze dit : « la catastrophe fait tellement partie de l’acte de peindre qu’elle est dĂ©jĂ  lĂ  avant le commencement du tableau ». Elle serait une Ă©tape nĂ©cessaire. Ce n’est pas un hasard si Turner est au coeur de cette analyse. Avec l’aquarelle, en raison de sa fragilitĂ© et sa rĂ©activitĂ© Ă  l’eau, au moindre geste, la catastrophe est facile Ă  engendrer. C’est une des raisons pour lesquelles on enseigne cette technique en apprenant Ă  ne pas reprendre, Ă  aller vite, Ă  laisser le premier geste, pour Ă©viter la catastrophe. Je suppose que chaque peintre qui reconnaĂźt cette phase peut la prĂ©ciser, dans mon cas, la plupart du temps, ça s’effondre, se dissout.
Je vais essayer de dĂ©gager comment je perçois les invariants de mon travail, ce qu’il advient de l’effondrement, et de ce qui suit. Comment la transmutation opĂšre. D’abord, en reprenant plusieurs fois, en crĂ©ant des couches, des plis de peinture, en sacrifiant le premier geste, en lui imposant une Ă©rosion, en voilant son Ă©clat, il me semble que l’aquarelle, bien que sur papier, quitte le champ du dessin et bascule dans celui de la peinture.
La distinction entre dessin et peinture se fait classiquement par le matĂ©riel, entre le support (papier, toile…) et le mĂ©dium (crayon, pastel, huile…). Bien qu’ayant explosĂ© au XXe siĂšcle, ces notions restent en arriĂšre-plan des classifications des salons d’art contemporain, des galeries. Or il apparaĂźt que la distinction ne se fait pas Ă  cet endroit. Elle appartient, avant tout, Ă  l’auteur, qui quel que soit son support et son mĂ©dium peut choisir son champ, voire ne pas choisir et ĂȘtre « border line ».
Tentons une approche, le dessin serait le relevĂ© d’un donnĂ©, un constat qui recĂšle sa vĂ©ritĂ©, sa poĂ©sie en lui-mĂȘme, une rĂ©alisation qui n’a pas besoin d’alchimie, de transfiguration. Il peut aussi annoncer un travail Ă  venir. La catastrophe ne lui est pas nĂ©cessaire. Il peut ĂȘtre ratĂ©, ou pas, mais ce n’est pas parce qu’il serait passĂ© par la catastrophe qu’il deviendrait nĂ©cessairement peinture. À l’inverse, on peut produire des peintures avec les outils du dessin, parce qu’elles vont contenir leur singuliĂšre mĂ©canique de transmutation. Pensons aux travaux sur papier de Cy Twombly, ou de Josef Albers, aux gouaches de Bram Van Velde, aux derniers travaux de Michel Parmentier, au graphite sur papier ou calque, qui ne sont certainement pas des « dessins ». Ce sont des presque peintures, et c’est ce presque qui fait leur dimension, leur vibration, leur appartenance Ă  la peinture, ce fait d’ĂȘtre une tentative. Il y a un doute, une question, Ă  cet endroit peut rĂ©sider la peinture. Dans ce silence.
On pourrait risquer, si le dessin est un constat, la peinture serait de la pensĂ©e en acte, cristallisĂ©e. Mais de la pensĂ©e « antĂ©rieure » Ă  l’acte. Avec comme contrainte paradoxale, si la pensĂ©e est langage, de ne pas dire, de ne rien dire, de n’ĂȘtre « que » peinture pour rester, Ă  la fin, un peu peinture. Presque peinture. Ne pas penser, donc, pendant l’acte de peindre, en tout cas ne pas regarder ce qui est en train de se faire, mais voir et faire en aveugle, en idiot, sans langage. Je me souviens de Michel Parmentier me montrant une fin d’aprĂšs-midi , en attendant le dĂ©but d’un match de coupe de l’UEFA, un catalogue de Bram Van Velde et me faisant dĂ©couvrir une possibilitĂ© de peinture aveugle que BVV dĂ©finit trĂšs bien lui-mĂȘme. Pour maintenir ce silence.

Parmi les autres invariants de mon travail, il y a la dĂ©synchronisation de la vision et de l’exĂ©cution. Un passage par le brouillard/brouillage de la mĂ©moire. En 2012, j’ai terminĂ© un ensemble de 80 vues de l’Himalaya qui a Ă©tĂ© fondamental. Il s’agit de dessins, en tout petit format (9×11 cm), faits de mĂ©moire dans un carnet commencĂ© lors d’un voyage en 1998. De mĂ©moire car impossibles Ă  prendre sur le vif, pendant un trajet. Les premiers ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s avec plusieurs jours d’écart. Il a Ă©tĂ© interrompu au 1° tiers. RetrouvĂ© dix ans aprĂšs, j’ai repris et terminĂ© ce travail de rĂ©miniscence. « Temps retrouvĂ© » .

Puis j’ai transposĂ© cette dĂ©marche en grand format, en essayant aussi de m’inscrire dans cette approche d’un geste aveugle, non signifiant, non emphatique. En conservant l’aquarelle, qui me semblait singuliĂšre, pauvre, modeste, commune. C’est lĂ , vers 2012, que la « catastrophe » est apparue, que ça s’est effondrĂ© et relevĂ© une premiĂšre fois, que j’ai commencĂ© Ă  pressentir une possibilitĂ© de peinture. À mener une dĂ©sagrĂ©gation de la reprĂ©sentation, de la vision initiale. Qui d’étape en Ă©tape devient thĂšme. À altĂ©rer les rĂšgles de l’aquarelle. À reprendre beaucoup, longtemps, parfois Ă  la gouache, Ă  faire des couches, travaillĂ©es comme des plis, en rĂ©sonance avec cette alternance dit/non dit qui m’a tant marquĂ©e chez Michel Parmentier, mais brouillĂ©e plutĂŽt que rĂ©vĂ©lĂ©e. Avec une identitĂ© fortuite entre le processus – couche, pli, sĂ©dimentation – et le sujet de dĂ©part : des visions de montagne. Et ce sujet, Ă  force d’ĂȘtre suscitĂ©, s’est Ă©puisĂ©, les motifs rĂ©currents qui s’étaient rĂ©vĂ©lĂ©s, les fragments, les pans, ne sont plus venus.
Ma derniĂšre sĂ©rie commencĂ©e en 2023 a dĂ©butĂ© aprĂšs un an d’interruption, avec des visions de tĂąches qui sont « montĂ©es ». Encore moins discursives, dĂ©-situĂ©es, Ă  la fois dans et hors la caverne, non atmosphĂ©riques, venues du vide, aveugles donc. Avec une irruption de la couleur vive, en comparaison de mon travail prĂ©cĂ©dent, avec comme prĂ©supposĂ© une indiffĂ©rence, une identitĂ© entre un jaune, un vert un bleu. Qu’importe. Si on fait du gris, pourquoi pas du rose, toutes choses Ă©gales par elles-mĂȘmes. Aujourd’hui comme il y a dix ans, je reste fidĂšle Ă  la vision interne initiale. Puis, comme au commencement du monde, vient la catastrophe. Combinaison de mĂ©moire, de sĂ©dimentation et d’érosion. Silence en acte qui se cristallise dans un temps sans langage. Surface peinte avec rien. Il y avait lĂ  quelque chose qui n’y est plus. Fossile.