Karakoram Highway
Texte publié dans la revue « Bouts du monde » n° 6, 2011
à propos du carnet « slip pad », dessins de mémoire de 9 x11 cm exécuté pendant 12 ans, retraçant 3 mois de voyage en Himalaya
Tous ceux qui ont voyagĂ© en Inde connaissent certainement ces extraordinaires Ă©choppes de cahiers et carnets pour Ă©colier, comptable ou commerçant : un rĂȘve de collectionneur de papiers. Autant de choix que dans une boutique de saris. Ce petit carnet dâĂ©picier (12×9 cm) au papier blanc sale lĂ©gĂšrement brillant a Ă©tĂ© achetĂ© en 1998 au dĂ©but dâun voyage dâun an, et je ne lui prĂ©voyais pas ce destin.En plus du croquis sur place, jâai toujours dessinĂ© de mĂ©moire : la route en jeep, en bus, en maruti, en Tata… fait dĂ©filer trop de visions pour pouvoir les relever au fur et Ă mesure, et le filtre de la mĂ©moire conserve uniquement ce qui est essentiel. Parti plusieurs mois en montagne au Pakistan et en Inde je faisais Ă lâĂ©poque des dessins panoramiques (cf : Himalaya-Karakoram chez Gallimard) Ă lâencre de Chine et Ă lâaquarelle assez longs Ă rĂ©aliser, parfois plusieurs jours aprĂšs avoir vu un endroit. Mais lâaccumulation de lieux traversĂ©s mâa vite
submergé. Je me suis donc mis à faire des petits croquis rapides dans ce carnet,
pour ne pas perdre le fil. Et, ce qui mâa surpris tant il paraissait fin et pauvre, le
papier a trĂšs bien rĂ©agi Ă lâaquarelle.
Lors de ce voyage, je lâai laissĂ© inachevĂ© en quittant lâHimalaya. Je pensais alors reprendre ces croquis dâune maniĂšre plus approfondie mais, au retour, ces tentatives perdaient en force. Jâai oubliĂ© ce carnet, en ai rĂ©alisĂ© dâautres et suis retournĂ© plusieurs fois en Himalaya. Six ans aprĂšs lâavoir commencĂ©, je lâai repris pour continuer Ă la maison ces vues de montagnes, mais plus Ă titre dâesquisse. Je lâai fini en 2010, douze ans aprĂšs le premier dessin. Pour rĂ©aliser cette suite, je recherche la sensation Ă©prouvĂ©e au cours dâun de mes voyages correspondant Ă mon Ă©tat actuel pour faire resurgir une vision. En ce sens il sâagit dâune approche plus littĂ©raire que graphique du paysage, une dĂ©marche peut-ĂȘtre nĂ©e de la lecture de Marcel Proust, ou de Nicolas Bouvier qui
dans « Le Poisson-Scorpion» reprend ses notes plus de vingt aprÚs, centré plus sur sa métamorphose que sur un récit de voyage.
Ce carnet contient, dans le plus grand dĂ©sordre, quatre-vingts images de quelques motifs rĂ©currents : au Pakistan la vallĂ©e de Chitral, les flammes minĂ©rales du nord de lâHindu Kush, la route cĂ©leste qui conduit Ă Gilgit par la Shandur Pass, la douceur maternelle de la Hunza, lâindĂ©trĂŽnable Karakoram Highway, les gĂ©ants aigus du Baltistan. En Inde les vergers et forĂȘts embrumĂ©es dâHimashal Pradesh, les villages de la Parvati, les dĂ©serts verts et violets du Ladakh, le bleu glacĂ© du Lahaul, le vertige aride du Spiti.Â
Si certaines vues qui se suivent sont en rĂ©alitĂ© sĂ©parĂ©es de centaines de kilomĂštres, dâautres au contraire dâun mĂȘme lieu sont faites Ă des annĂ©es et des pages dâĂ©cart, pour constituer en dĂ©finitive une gĂ©ographie intĂ©rieure