« La discrétion du monde : les aquarelles de David Alazraki »
ConfĂ©rence du 8 novembre 2014 Ă la Maison des Arts dâEvreux
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Pierre-Etienne SchmitÂ
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Agrégé de philosophie.Membre fondateur et rédacteur en chef de la revue «Geste».
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Pour reprendre une puissante expression de votre texte avec lequel nous tenterons de poursuivre le dialogue,Â
Quâil me soit permis de commencer par cette prĂ©cision :
A mon tour, cher David Alazraki, de proposer mes paroles tenues en Ă©chec par la prĂ©sence de vos Ćuvres.Â
Il ne sâagira donc pas de propos tenus sur ces Ćuvres car elles ne sont et ne sâoffrent nullement comme des objets dâĂ©tudes quâune simple vue pourrait coiffer et superviser dans lâĂ©lĂ©ment dâun discours assurĂ©.
Ses paroles proviennent dâun lieu peu sĂ»r, ses paroles viennent peut-ĂȘtre mĂȘme comme des Ă©claboussures â nous pourrions dire des « traitures » oĂč il faudrait sans doute entendre, triturer et trahir, mais Ă©galement des rayures comme des miroirs de lâĂąme.
Des Ă©claboussures donc, ou des bouts, des fragments dâĂ©clats, dans la mesure oĂč elles sont tenues en Ă©chec : elles nâont donc pas la prĂ©tention de rĂ©ussir Ă faire le tour de ces Ćuvres, ou Ă permettre un accĂšs direct Ă celles-ci.Â
Si la peinture est ici approcheĂ©e « à revers », comme David Alazraki lâĂ©crit, il nây a pas Ă dĂ©faire ce revers : il nây a ni envers ni endroit, mais un « lieu », un lieu qui nous Ă©choit.
Câest en se tenant au plus prĂšs et plus encore en sautant tout au-dedans de ces lieux dâĂ©chec, que nos paroles chercheront et aimeront Ă se formuler.Â
Mais ces lieux dâĂ©checs ne sont pas des lieux de dĂ©chĂ©ance. Rien nây est dĂ©chu : ni lâaquarelle, ni le rĂ©el ; ni la peinture, ni le monde ; dans une exactitude au sommet de sa modestie, se manifeste ici lâintensitĂ© dâun « brouillage ».
Il nây a donc dans nos paroles aucune volontĂ© de clarification, car â nous le montrerons â ce brouillage alazrakien nâest en rien un obscurcissement de lâĂȘtre, du monde ou de la peinture.Â
Il nâest pas manque de clartĂ©, il nâest pas lâindice dâune opacitĂ© du rĂ©el ou du monde.Â
Ce brouillage, ce sont des « intempĂ©ries de lâĂȘtre » :Â
des intempĂ©ries, voilĂ ce qui nous arrivent, nous Ă©choient, nous tombent dessus, nous trempent et nous dĂ©trempent Ă la faveur de ce dĂ©sir du peintre â je cite : « produire une peinture Ă lâeau dĂ©viante ».Â
De cette peinture Ă lâeau, de cette matiĂšre picturale proche du rien, il en recherche « le grĂȘle, le tĂ©nu, le maigre ».
Il nây a donc pas à « dĂ©brouiller ce brouillage » de la peinture, il y a Ă lâaccueillir, comme lâintempĂ©rie dont lâĂ©vĂ©nement est toujours la provenance discrĂšte, cette provenance grĂȘle, tĂ©nue et maigre du monde.
Aussi, désirons-nous nous aussi accueillir quelques intempéries textuelles dans notre propre temps de parole. Des intempéries dans le temps et le lieu de la parole :
ici, comme pour Ă©clabousser et dĂ©tremper nos paroles, nous accueillerons des fragments de textes que nous laisserons anonymes et qui viennent dâune parole qui restera en retrait comme lâĂ©cho diffractĂ© de ces nappes dâeau et de pigments.Â
IntempĂ©rie premiĂšre : 37 « Le soleil endormi alors quâil Ă©tait encore jaune »
37.Â
Le soleil endormi alors quâil Ă©tait encore jaune.
La nuée grise
DerriĂšre la terre est jaune
Jaune pas comme une tĂąche
Jaune comme une couche en dessous
Les couleurs ne sont pas superposées
Les couleurs se découvrent
Les unesÂ
En dessousÂ
Des autres
Si tu grattes dâun doigt ou dâun tissu doux
Une autre couleur
Comme une autre matiĂšre
ApparaĂźt
Un jour
Avant le gris
Un soleil sâest couchĂ© encore jaune
Il sâest endormi
Aujourdâhui le gris est tout rassemblĂ©
Comme une zone Ă gratterÂ
Pour jouerÂ
Aujourdâhui le gris est un gris de poudre dâaluminium
Mélangé à un peu de colle
A un peu de cire
Tu lâas laissĂ© sĂ©cher longtemps
En laissant en dessous
Le soleil endormi alors quâil Ă©tait encore jaune
Tu lâoublies mĂȘme
Et un jour tu reprends ta carte Ă gratter
Tu nâas pas de piĂšce
Tu nâas pas dâongle
Tu grattes du bout mou de tes doigts
Le gris fini par sâirriter
Redevenir poudre
Tes doigts sont un peu mouillés
Et dessous tu trouves
DerriĂšre le gris en poudre dâaluminium
Le soleil endormi alors quâil Ă©tait encore jaune.
Entre la poudre pigmentaire et ces eaux peu sĂ»res, nous dĂ©sirons retenir lâentiĂšre discrĂ©tion du monde que ces Ćuvres ne cessent dâajuster et de repriser.
Mais ces ajustements et ces reprises, laissant apparaĂźtre « des rĂ©surgences maladroites », dans le dĂ©sir toujours tendu de « contredire des Ă©vĂ©nements trop superbes », nâont prĂ©cisĂ©ment pas dâintentions « esthĂ©tiques » ou de quelconques contre intentions esthĂ©tiques.Â
Les brouillages alazrakiens, ces lieux « traversĂ©s de peinture », sont des intempĂ©ries de lâĂȘtre, non des projets esthĂ©tiques.
Si la peinture en est lĂ , câest-Ă -dire au « brouillage », les catĂ©gories avec lesquelles nous lâavons jusquâici approchĂ©e ne sont plus opĂ©rantes ; du reste, plus aucune opĂ©ration ou projet nâest tenable, car opĂ©ration et projet requiĂšrent non lâĂ©vĂ©nement dâun lieu, mais un terrain ordonnĂ©, fichĂ©, contrĂŽlĂ©, câest-Ă -dire tout sauf brouillĂ©, ou pire, un brouillage.Â
Il nây a donc la proposition dâune esthĂ©tique du brouillĂ© ou du brouillage.Â
Ce brouillage-lĂ , ne relĂšve dâaucun projet, car il nâest pas portĂ© par une volontĂ© particuliĂšre, mais au contraire, par un retrait, un silence, un laisser-venir et Ă©choir.Â
Ce brouillage-lĂ vient de la peinture elle-mĂȘme qui nous Ă©choit lĂ Â ; ce brouillage est la maniĂšre mĂȘme dont la peinture sur-vient dans lâimpossibilitĂ© mĂȘme de la peinture, câest-Ă -dire lĂ oĂč la peinture est impossible â la peinture est impossible et câest Ă cette impossibilitĂ© lĂ que se laisse aller lâĆuvre ; car la peinture paraĂźt prĂ©cisĂ©ment Ă©puisĂ©e. Certes peindre quelque chose reste toujours possible, mais peindre, câest peindre⊠et non pas dâabord peindre quelque chose. Le problĂšme nâest pas « que peindre ? », car tout est Ă©puisé ! Non, la difficultĂ©, câest comment peindre ? Et toute peinture commence et finit, toute peinture Ă©choit comme ce brouillage-lĂ .
Toute la sensibilitĂ© des Ćuvres, le sens des Ćuvres tient Ă la modalitĂ© de leur provenance : des Ă©checs, câest-Ă -dire des modalitĂ©s de lâĂȘtre, des maniĂšres dâĂȘtre ; des maniĂšres dâĂȘtre, considĂ©rant quâil nây a dâĂȘtre quâĂ advenir.Â
LâĂȘtre nâest jamais en Ă©tat ou un Ă©tat ; de sorte quâil nây a un pas dâĂ©tat de lâĂȘtre dont lâĆuvre serait la dĂ©chĂ©ance ou la rĂ©ussite.Â
Il y a un mouvement de lâĂȘtre, ou de lâĂȘtre comme mouvement, comme venue, ou encore comme ce qui Ă©choit. LâĂ©chec nomme ainsi une maniĂšre quâĂ lâĂȘtre de se donner, de sâaccomplir en Ćuvre⊠ces Ă©checs, câest-Ă -dire ces maniĂšres de venir en prĂ©sence sont les incidences mĂȘmes du rĂ©el Ă la faveur desquels se configurent discrĂštement un monde.Â
Ses Ćuvres ne poursuivent donc pas une esthĂ©tique quelconque ; elles interrogent une possibilitĂ© de lâĂȘtre.Â
Or, que nous considĂ©rions lâĆuvre dâart comme le fruit du rĂ©el, le fruit le plus rĂ©el ou la fuite vers des contrĂ©es imaginaires, toute parole qui prĂ©tend ou se risque Ă rĂ©pondre dâune Ćuvre dâart tĂ©moigne de sa puissance dâĂȘtre (câest-Ă -dire de son pouvoir, de sa possibilitĂ© ontologique), de sa puissance de dĂ©stabilisation, de turbulence quant Ă notre maniĂšre de nous rapporter Ă ce qui est, Ă notre propre prĂ©sence et toute modalitĂ© de lâĂȘtre mĂȘme.Â
RĂ©pondre de lâĆuvre, câest souligner que par sa seule prĂ©sence, il en va dĂ©sormais de lâĂȘtre-mĂȘme, de sa maniĂšre dâad-venir, de faire irruption â aussi discrĂšte soit-elle.Â
Sauf Ă la juger, sauf Ă vouloir la vendre, sauf Ă chercher Ă lui faire plaisir et Ă lâoffrir comme un objet de plaisir, parler dâune Ćuvre câest tĂ©moigner du basculement soudain â cependant, que long, lent et profond â dont elle nous affecte en notre ĂȘtre mĂȘme.Â
Plus que dâune rencontre en un point prĂ©alablement dĂ©terminĂ©, il sâagit Ă chaque fois dâune encontre oĂč il y va de notre maniĂšre dâĂȘtre-et-de-penser, dâĂ©prouver et dâadvenir.Â
Une Ćuvre nous somme alors de rĂ©pondre du jeu de lâĂȘtre dont elle nous accorde lâespace et le temps.Â
RĂ©pondre du jeu, ce nâest pas sâen satisfaire ou se faire plaisir ; câest sây laisser Ă©choir et peut-ĂȘtre alors jouir, en ce temps, en ce lieu. Non pas jouir de ce lieu, mais en lâincidence de ce lieu, incidence du lieu et ainsi ĂȘtre en ce temps. LâĆuvre est ce lieu de lâek-stase du temps : ce prĂ©sent, ce don comme ce qui (nous) Ă©choit.Â
LâĆuvre nâest donc pas dotĂ©e dâun message ou dâune quelconque rĂ©vĂ©lation, mais elle est peut-ĂȘtre simplement une modalitĂ© Ă la faveur de laquelle lâĂȘtre se dĂ©ploie â ou encore, une modalitĂ© Ă la faveur de laquelle lâĂȘtre Ă©choit et Ă chaque fois nous Ă©choit ; il nous est alors donnĂ©, accordĂ© dâĂ©choir à la faveur dâĆuvres.
David Alazraki nous avertit dans son texte de prĂ©sentation : « A mon tour de proposer mes Ă©checs ». Mais, prĂ©cisĂ©ment, singuliĂšrement, ses Ă©checs ne cessent dâinformer lâĆuvre ; nous dirions plus encore : la formation de lâĆuvre tient Ă ses Ă©checs. Quâest-ce Ă dire ? La formation, câest-Ă -dire la forme et la venue en prĂ©sence de ces Ćuvres est tout Ă son Ă©chec.Â
Paradoxalement, nous montrerons que câest bien la radicalitĂ© de ces Ă©checs qui portent lâĆuvre, qui rythment leur temporalitĂ© et dĂ©ploient leur espace ; ainsi, ces Ćuvres sont en Ă©chec, comme certains diraient en bois ou en plĂątre pour qualifier la matiĂšre et la maniĂšre dâĂȘtre dâune chose.Â
Mais ce sont bien ces Ă©checs qui constituent leur prĂ©sence ; ou plus exactement lâincidence de leur « ici ».Â
David Alazraki nâentend pas offrir une Ă©vasion hors du rĂ©el, hors des sentiers battus.Â
Rien ici ne relĂšve de lâesthĂ©tique du voyage et de la carte postale de montagne, fĂ»t-elle de haute-montagne ; il ne va pas chercher des images et des indices picturaux venus dâailleurs. Ces Ćuvres ne prĂ©sentent pas des signes picturaux pointant vers un ailleurs.Â
Rien ici nâest autre quâun ici ; rien ici nâest autre que lâici-bas (ou plutĂŽt lâici dâune gravitĂ©, dâune grave mobilisation de basse intensitĂ©) de lâĆuvre dans sa longue et profonde ascension infuse.
Dans lâici-bas dâune intensitĂ© radicale, surgit lâĂ©chancrure soudaine dâun lieu.
Ces Ă©checs nâont donc rien de spectaculaire, ils sont la venue toute frĂȘle, toute grĂȘle dâun lieu ; le maigre avoir-lieu dâun lieu : la discrĂ©tion du monde.
Vouloir faire fi de ces Ă©checs, ne pas se laisser considĂ©rer par la richesse de leur incidence, ou encore ne pas filer « lâeau dĂ©viante », câest se refuser lâĂ©trange proximitĂ© des Ćuvres de David Alazraki.
Tenir lâapproche de ces Ćuvres exige de les suivre, de les accompagner tout le long de leur Ă©chec, câest-Ă -dire se tenir, comme lâĂ©crit David Alazraki, « au bord de la catastrophe » et peut-ĂȘtre mĂȘme ajoute-t-il « y sombrer, sâen releverâŠÂ ». Â
Reste Ă savoir oĂč nous sombrons, et dâoĂč nous nous relevons. Câest lĂ lâenjeu du lieu qui est peut-ĂȘtre lâenjeu de lâĆuvre elle-mĂȘme.Â
Car, Ă travers la « fabrication dâun ici », pour reprendre lâexpression de David Alazraki, il ne sâagit pas dâun enjeu picturo-pictural, dâun enjeu de la peinture pour elle-mĂȘme ;Â
il sâagit non pas dâun lieu de belle peinture, mais â je cite â dâ « inventer un lieu traversĂ© par la peinture », un lieu qui sans cesse « se renouvelle ». Un lieu oĂč, dans toute son autonomie, et dans toute sa puissance de monde, la peinture libĂšre discrĂštement un lieu oĂč avoir-lieu ; câest-Ă -dire discrĂštement lâĂ©vĂ©nement dâun monde.
Mais, ce lieu demeure sans-lieu prĂ©alable et cet Ă©vĂ©nement est hors-lieu, car câest par son infraction, et son anfractuositĂ© Ă mĂȘme lâĆuvre, que la peinture manifeste la discrĂ©tion du monde.
Câest en ce lieu peu sĂ»r, et jamais gagnĂ©, ce lieu au bord de la catastrophe que nous Ă©chouons, câest-Ă -dire que nous ad-venons dans le plein ici de lâĆuvre.Â
Lâaquarelle, cette « peinture dĂ©suĂšte, connotĂ©e de bouquets et de fleurs », cette peinture gentillette, tranquille qui sied fort bien aux « dimanches et aux carnets de voyage », devient ici monstrueusement inquiĂ©tante : la clartĂ© (re-)devient trouble (la clartĂ© comme ce trouble de lâĂȘtre ?).Â
La clartĂ© demeure, mais elle est paradoxalement troublante â « brouillante », quelque chose comme le bouillon, le brouillon et surtout des ondes.Â
Ces Ă©checs constituent des lieux et ne cessent ainsi de nous former pour autant quâils nous brouillent.Â
Si ces Ćuvres nous Ă©choient comme des lieux oĂč avoir-lieu, elles nous forment ; mais donner forme, ce nâest prĂ©cisĂ©ment pas dĂ©terminer un Ă©tat ; former, câest donner et ouvrir Ă la puissance de formation. Donner forme, câest in-former, câest-Ă -dire donner-lieu Ă lâinforme, laisser-infuser la puissance dâun brouillage.
LâĆuvre de David Alazraki : des Ă©checs qui nous brouillent.Â
Intempérie deuxiÚme : 49 « Mais il a tant plu »
49.
Â
Mais il a tant plu.
Mais il a tant plu
Ils sont lĂ Â
Mais ils sont sous
Sous
Comme dans une autre terre
Comme un éléphant sur une tortue
Comme un vieux souvenir de couleur
Alors quâici
DerriĂšreÂ
Le front gronde
Que le temps nâest plus aux cirques
Que lâordre des animaux nâest plus le mĂȘme
Ici
Au frontÂ
Sâeffacent de vieux caractĂšres
Des Ă©clatsÂ
Dâobus
Dâeau noire
Se bat-on pour une nouvelle langue
Une brume
Un brouillon
Un brouillard
Ils sont lĂ
Traversent
Un faisceau rouge
Eclaire leur passage
Nous chercherons Ă montrer que la discrĂ©tion du monde tient Ă ces Ă©checs qui nous brouillent. Mais ce brouillage lĂ nâest pas seulement le brouillage des repĂšres spatio-temporels,Â
car, Ă la profondeur mĂȘme oĂč se situe lâinfusion de cette peinture, il nây a encore aucun repĂšre spatio-temporel ; le brouillage est donc bien plus profond quâil nây paraĂźt ; il est aussi bien plus fĂ©cond car ce brouillage est la brume premiĂšre du monde.Â
Ce brouillage-lĂ ne cache ou nâembrouille donc rien ; il est la lente montĂ©e du visible â avant mĂȘme que toute vision ne soit possible, avant mĂȘme que tout regard ne puisse revenir sur soi.Â
Ce brouillage-lĂ renvoie donc Ă lâĂ©chĂ©ance de la prĂ©sence dans son premier Ă©gard au monde â avant mĂȘme quâil ne puisse ĂȘtre formellement un regard. Non pas le mouvement second dâune rĂ©flexion, mais le brouillage dâune premiĂšre flexion, câest-Ă -dire la dĂ©couverte lente et anamnĂ©sique de la longue ligne flexueuse du « moindre monde ».
Bien en-deçà de la trop formelle distinction de la figuration ou de lâabstraction, nous nâavons donc, en ces Ćuvres, rien Ă y voir ; rien nây a Ă©tĂ© troublĂ©, brouillĂ© ou perdu.Â
LĂ oĂč rien nâest Ă voir, lĂ oĂč rien nâest offert au spectacle du voir, il y a tout lieu dâĂȘtre. Tout est donnĂ© Ă ĂȘtre, tout est donnĂ© Ă apparaĂźtre en ce lieu.
Il nây a donc pas Ă avoir-vu ou Ă vouloir-voir : Il y a Ă ĂȘtre-lĂ ou pas.Â
Si nous sommes lĂ , lĂ oĂč nous Ă©chouons, en plein ici de lâĆuvre, nous ne sommes pas au cĆur dâune expĂ©rience esthĂ©tique, car toute donnĂ©e esthĂ©tique requiert des repĂšres ;
Nous sommes donc en pleine expĂ©rience esthĂ©siologique, câest-Ă -dire mouvement tectonique et profondeur sĂ©dimentaire du sens et des sens.
Ici-bas, lĂ , au cĆur de ces Ă©checs proposĂ©s par David Alazraki se lĂšve profondĂ©ment, apparaĂźt infusĂ©ment, lâavoir-lieu sans repĂšre du monde ; le lieu discret de chaque monde.
Ces brouillages ne sont peut-ĂȘtre que le remue-mĂ©nage des lĂšvres premiĂšres de la terre.
Intempérie troisiÚme : 34 « Les lÚvres froides de la terre »
34.Â
Â
Les lĂšvres froides de la terre.
Tu reconnais comme si tu avais passé ta vie au-dessus des montagnes
Au-dessus des nuages
Comme si tu savais
Mais
Si câĂ©tait le contraire du tout grand
Si câĂ©tait du sable blanc
Un peu gris
Aux lĂšvres bleues
Froides
Aux lÚvres en écume dure
Tu crois quâil faut ĂȘtre trĂšs haut
Mais
Sâil fallait ĂȘtre tout en bas
Sâil fallait plier les genoux
Et rester
Avoir mĂȘme un peu mal
Et un peu froid
De regarder de si prĂšs
Ce sable blancÂ
La croûte bleue
Cette silice grise
Les lĂšvres froides
De la terre
**
Il nous faut donc dâabord prĂ©ciser cette radicalitĂ© de lâĂ©chec â en rappelant que le mot « prĂ©cision » vient du vocabulaire latin de lâarchitecture ; il signifie lâouverture dâun lieu : ouverture prĂ©cise â prĂ©cision sans laquelle rien nâapparaĂźt en ce lieu ; ouverture radicale sans laquelle aucune racine ne trouve lieu oĂč se dĂ©ployer. Ouverture qui nous Ă©choit lĂ oĂč nous nous ouvrons au monde.Â
Mais il faudra alors interroger comment cette radicalitĂ© de lâĂ©chec se figure au motif de la montagne, pour montrer que seule une telle figure laisse tout lâespace, laisse tout lieu Ă la vacance dâune respiration : la montagne nâest rien dâautre que la silenciation du monde, son enlĂšvement. La ligne de crĂȘte est lâanfractuositĂ© oĂč se meut le dĂ©ploiement de lâĆuvre. Elle longe ainsi, au bord de la catastrophe, le long chemin dâune ascension qui est tout aussi bien achoppement â ou pour le dire avec les mots de David Alazraki « une montagne au cĆur de lâabĂźme ».Â
Câest comme le cĆur et le nĆud dâune telle tension que sâoffre lâĆuvre : elle sâouvre alors comme ce singulier brouillage qui nâest rien dâautre que lâanfractueuse discrĂ©tion du monde.
On pourra alors se demander comment nous y-arrivons ? Comment nous y-arrivons en cet Ă©chec ? Comment arrivons-nous au monde ? Non pas comment pouvons-nous y rĂ©ussir, ni mĂȘme rĂ©ussir Ă y-ĂȘtre, mais comment tenir-au-monde.Â
Câest Ă chaque fois discrĂštement Ă nouveau au monde ; et pourtant, lĂ se noue le brouillage entre la nouveautĂ© de ce monde, Ă chaque fois singulier et lâhĂ©ritage dâun grand jadis. Â
Nous tenterons alors de suivre la fragile couture, parfois un peu brouillonne, entre lâextrĂȘme nouveautĂ© dâune Ćuvre qui reconfigure le monde et lâhĂ©ritage impossible dâun jadis dont chaque Ćuvre est la mĂ©moire. Lâeau est cette aube et ce lien ; le pigment est lâincidence dâune ponctuation du temps qui donne lieu Ă lâespace dâun Ă©coulement, dâun passage dont nous ne laisserons peut-ĂȘtre quâune empreinte.Â
Radicalement, des échecs !
En montagne, la longue ascension au cĆur de lâachoppement
La discrĂšte sur-venue du mondeÂ
Ainsi, arriver au monde, y Ă©choir câest y nouer la radicalitĂ© dâun mouvement neuf qui ne cesse cependant dâinterroger lâhĂ©ritage dâun jadis. Cette histoire-lĂ , câest peut-ĂȘtre celle de David Alazraki â mais au fond quâimporte et ce nâest pas certainement pas Ă nous dâen rĂ©pondre⊠mais Ă travers cette difficultĂ© de lâhĂ©ritage, se joue le grand nĆud de lâhistoire des arts, et peut-ĂȘtre de notre prĂ©sence au monde.Â
**
Intempérie quatriÚme 36. Il a pleuré sur son cahier.
Il a pleuré sur son cahier
Sa couleur sâest effacĂ©eÂ
Dans le tissu de sa manche
Imbibée
Elle sâest Ă©talĂ©e
Sur son cahier
Sur sa page on y voit presque plus de traits.
Il renifle
Comme un enfant
Ses yeux bleusÂ
Son nez rouge
Et sa peine
AprĂšs le papier nâest plus le mĂȘme
Câest un papier dâeau qui ne supporte plus les traits
Il a pleuré sur son cahier
De sa peineÂ
De ne pas y arriver
Et puis tout sâest effacĂ©
Il sâest estrompĂ©
Sa ligne de traits
La neige
Le glacier
Les crĂȘtes
Il a tout frotté
Tout sâest tirĂ© dans le grand coup dâun balai
Un coup de manche pour éponger sa peine
Et tout sâest retrouvĂ©
Dans un lac
Dans une flaque
Reposé.
De la radicalitĂ© de lâĂ©chec
Tout peintre â quelque peu digne de son geste et de sa pratique â est en Ă©chec ; toute peinture qui se lĂšve est en Ă©chec :
Câest lĂ toute la finitude de lâart, toute la finitude du gĂ©nie.
Mais cette finitude nâest pas le terme, lâachĂšvement, mais le commencement ; ça nous Ă©choit, vient Ă nous, mais pas de nous.Â
Que la peinture soit en Ă©chec, câest lĂ toute la richesse de sa perpĂ©tuelle reprise ; elle est tenue en Ă©chec, non par le rĂ©el qui serait trop loin, trop rĂ©el, trop fuyant, mais tenue en Ă©chec par son dĂ©sir propre. La peinture est tenue en Ă©chec par son propre dĂ©sir â non parce quâil est dĂ©mesurĂ©, inadapté ; non, dans la mesure trĂšs rigoureuse oĂč ce dĂ©sir est immense, profond, radical.
Radical est lâĂ©chec, maisâŠ
Ă©chouer nâest pas rater, Ă©chouer nâest pas ne pas rĂ©ussir ;Â
Il nây a de ratĂ©, que pour la peinture de projet, de projection, en vue dâun but dĂ©terminé ;Â
or, comme lâĂ©crit David Alazraki, il sâagit non dâune peinture de « projection, mais comme une infusion, une sĂ©dimentation. Peinture infuse. »Â
Echouer, câest tout au plus ou tout au moins, faillir ; Ă©chouer, câest habiter lâexact et discret point dâune faille â dâune faille qui ne peut ĂȘtre comblĂ©e, qui nâest pas Ă dĂ©passer dans un mouvement dialectique ; non une faille sans revers, un avoir-lieu avant tout lieu, un retrait qui libĂšre toute donation. Dans toute splendeur (et dâabord et Ă chaque fois, celle du monde), câest cette faille qui est proprement lâĂ©lĂ©ment splendide.
Echouer nâest donc pas une attitude volontaire ou involontaire ; elle est dâabord mouvement de lâĂȘtre mĂȘme ; son advenir. Cela arrive, cela Ă©choit : il nous arrive, et lĂ , ouvertement, nous Ă©chouons dans lâespacement mĂȘme de notre prĂ©sence au monde.Â
Echouer, câest ainsi accueillir lâadvenir de notre possible ; que nous le voulions, le sachions ou non, nous Ă©chouons. Echoir est toujours un bon-heur !Â
Nulle violence dans lâĂ©vĂ©nement mais la puissance qui advient Ă elle-mĂȘme⊠qui trouve sa forme ou plutĂŽt son mouvement de formation et dâaffection, lâĂ©preuve de sa propre douleur, lâĂ©preuve de son propre possible.Â
Il y a quelque chose de non-fini, mal-fait, jamais parachevĂ© dans les Ćuvres de David Alzaraki : car les formes ne sont pas formĂ©es, mais en formation, comme une poussĂ©e gĂ©ologique Ă lâĆuvre, comme un mouvement de tectonique⊠comme une ligne de faille ne cessant de creuser, recreuser lâĆuvre. Ce re-creusement ou cette formation lente propre Ă une gĂ©odĂ©sique du dĂ©sir sâouvre comme une brĂšche, une faille, un point discret qui ne cesse de « miner », comme pour libĂ©rer une matĂ©riologie dâeau et de pigment : comme pour « laisser infuser ».Â
Partout Ă lâĆuvre, par et tout le long de lâĆuvre, la « forme-spectacle » craque⊠ça ne donne pas lieu Ă un spectacle visuel⊠et nous y reviendrons, la possibilitĂ© dâune forme de spectacle visuel ne cesse dâĂȘtre tenue en Ă©chec ; la volontĂ© dâen faire une vision spectaculaire est tenue en Ă©chec ; câest une « impasse ». Il y a bien quelque chose qui ne passe pas. Quoi donc ? La volontĂ© dâen faire une « vision du monde », dâen faire le « compte rendu » ou le « rĂ©sultat dâexpĂ©rience dâun ailleurs ».
Par consĂ©quent, il nây a nullement Ă y voir de « belles montagnes », la reprĂ©sentation dâun monde des hauteurs dont lâĆuvre transcrirait lâexpĂ©rience. Il nây a rien Ă y voir, il y a Ă ĂȘtre ; il y a Ă ĂȘtre lĂ , en ce lieu en constitution â David Alazraki parle de la « fabrication dâun ici » ; fabrication renvoie ici au bricolage, Ă lâart de faire avec du peu et du rien, mais toute fabrication trouve son lieu lĂ oĂč surgit un point de constitution â un point de constitution, câest-Ă -dire une faille dans la continuitĂ© bien tempĂ©rĂ©e.
Lâici de lâĆuvre qui est un lieu dâĂ©chec ; non pas un lieu oĂč rien ne rĂ©ussit, ni mĂȘme un lieu oĂč toute tentative est tenue en Ă©chec. Non, un lieu oĂč rien nâest tentĂ© ou voulu, un lieu de production de lâĂ©chec, câest-Ă -dire un lieu qui ne cesse de venir en prĂ©sence depuis la puissance de ce qui Ă©choit ; cela Ă©choit et il nous faut â nous y sommes requis â nous y laisser Ă©choir : nous y abandonner. Elle ne demande rien, sinon retenir leur part dâĂ©chec et de silence.Â
Câest lĂ toute la radicalitĂ© de ces Ćuvres en Ă©chec :
Mais il convient ici de saisir cette radicalitĂ© dans son absence de fondement, et non dans la volontĂ© de retrouver une base prĂ©alablement dĂ©terminĂ©e. Cette radicalitĂ© de « basse intensité » ne se meut pas depuis une base donnĂ©e, mais dans lâabsence de fondement ; elle Ă©pouse ou embrasse lâabsence de fondement de toute peinture, sinon de lâart.Â
Elle ne se meut donc pas depuis un fond donnĂ© et ferme, mais depuis la profondeur libĂ©rĂ©e par la vacance du fond â et, nous y reviendrons, le motif de la montagne nây est pas pour rien dans cette vacance de tout fondement.
Elle nâentend pas par ce geste fonder ou refonder la peinture ; il ne sâagit pas de lui assigner quelque fondement qui soit ; elle dĂ©sire par ce geste se mouvoir dans le mouvement portĂ© par la « basse intensité »
Basse intensitĂ© ou intensitĂ© de basse, de basse profonde, sans toutefois quâelle soit de base ou de fondation.
La radicalitĂ©, câest-Ă -dire Ă©tymologiquement « à la racine », la radicalitĂ© tient Ă la basse, non Ă la base. Tout propos, toute peinture de base nâest pas assez radicale, manque de profondeur.Â
Celui qui se revendique de la « base » prĂ©suppose quâĂ la base, il y a un fond, une terre solide qui fera fermement tenir son Ćuvre, sa toile⊠fond Ă partir duquel lâĆuvre ne devrait pas manquer de tenir et de rĂ©ussir.Â
Or, la pleine radicalitĂ©, câest peut-ĂȘtre lâaventure qui commence lĂ oĂč nous dĂ©couvrons que monde, homme, peinture, trait, couleur nâont pas de base â câest-Ă -dire (câest prĂ©cisĂ©ment lĂ oĂč il nous faut [le] dire) lĂ oĂč nous dĂ©couvrons lâabsence de fond.
Peindre lâheureuse absence de fond, peindre en lâabsence de fond, en ces profondeurs de basse intensité ; oui, la peinture en est lĂ , en ce « brouillage ».
David Alazraki écrit : « un brouillage, il me semble que la peinture en est là  ».
On ne peut ne pas interroger cette hypothĂšse ; sans doute relativement Ă lâĆuvre de David Alazraki â et pas seulement pour voir si ça brouille et par oĂč ça (se) brouille, car le brouillage nâest pas de lâordre de la reprĂ©sentation, ni mĂȘme un brouillage de la reprĂ©sentation. Donc ni reprĂ©sentation du brouillage, ni brouillage de la reprĂ©sentation.
Ce brouillage nâest pas non plus le brouillage du signe pictural ; si tel Ă©tait le cas, lâĆuvre de David Alazraki serait sans doute quelque peu moderne, mais dâune modernitĂ© dâil y a 100 Ă 150 ans.Â
Non, « brouillage », « la peinture en est là  ».Â
On comprend que lâhypothĂšse ne porte pas sur la peinture en gĂ©nĂ©ral ; ce propos nâest pas une vue thĂ©orique sur lâhistoire de la peinture, dâun point de vue extĂ©rieur ;Â
non, câest une hypothĂšse picturale sur la possibilitĂ© de la peinture. Il ne sâagit pas dâun propos sur la peinture en gĂ©nĂ©ral ; câest une interrogation sur la possibilitĂ© et la difficultĂ© de la peinture dans lâici de son advenue, dans sa maniĂšre mĂȘme de se dĂ©ployer.Â
Bien en-deçà de lâinterrogation entre figuration et abstraction, le « brouillage » en question relĂšve de la possibilitĂ© picturale elle-mĂȘme, ou peut-ĂȘtre aussi de son irrĂ©fragable, inguĂ©rissable impossibilitĂ©. Avant quâelle nâadvienne comme ce qui nous Ă©choit, la peinture est ce quâaucune possibilitĂ© ne peut prĂ©venir.Â
Câest lĂ sa « discrĂ©tion mondiale » ; la peinture nâest pas ce qui demeure dâabord comme une pratique dans la palette des possibles ; comme art, la peinture ne se tient jamais en dehors de lâĆuvre comme une possibilitĂ© parmi dâautres ; elle est et demeure comme impossible : elle advient donc Ă chaque fois comme ce quâaucune possibilitĂ© ne prĂ©venait : elle arrive, cela arrive, cela Ă©choit et constitue ce lieu, lieu prĂ©caire, lieu « traversĂ© par la peinture ».
La peinture est dâabord imprĂ©sentable : elle est prĂ©sentation dâelle-mĂȘme⊠et la puissance des Ćuvres de David Alazraki est dâexposer ce mouvement de prĂ©sentation, de montĂ©e du visible, cette discrĂšte anamnĂšse du visible.Â
Cette possibilitĂ© souveraine en tant que rien ne la peut, sinon elle-mĂȘme⊠rien ne la choisit : câest pourquoi la « position du peintre » Ă lâĂ©gard de la peinture â si tant est que cela relĂšve encore de la position ; il sâagirait bien plutĂŽt dâune ex-position â ne peut ĂȘtre que celle du retrait.
Ce retrait est profond : ce retrait câest dâabord un « laisser place » et quâainsi seul le lieu surgisse (seul un lieu peut encore nous sauve ?) ; mais ce re-trait, câest aussi un se re-nouveller.Â
Car ce retrait, câest aussi une distance qui permet de tenir la tension, la tension extrĂȘme, celle qui traverse la possibilitĂ© entiĂšre de la peinture ; de sorte que le geste pictural est aussi une « archĂ©ologie du geste pour lâinvention et la circonstance dâun lieu qui se renouvelle ».Â
Cette Ćuvre sonde : elle interroge les Ă©chos, dans une archĂ©ologie et une gĂ©ologie du lieu :
« Douter, trouver sa rĂ©solution dans ce doute, ĂȘtre au bord de la catastrophe, y sombrer, sâen relever, plusieurs fois sur le mĂȘme travail, laisser le travail en plan, Ă un point indĂ©fini, ni ratĂ© ni rĂ©ussi, Ă©chapper Ă la question du beau et peut-ĂȘtre inventer un lieu traversĂ© par la peinture. », Ă©crit David Alazraki. Ou encore : « archĂ©ologie du geste pour lâinvention et la circonstance dâun lieu qui se renouvelle » ; et encore : « Pas le lieu du voyage mais le lieu oĂč le travail sâeffectue sans affect. Pas le compte rendu ni le rĂ©sultat dâexpĂ©rience dâun ailleurs, mais la fabrication dâun ici. »
Dans sa BĂ©atrix, Balzac notait que nous nâavions plus des « Ćuvres mais des produits » ; lâĆuvre est libre, nâest rien quâĂ advenir alors mĂȘme que le produit renvoie Ă une dĂ©termination prĂ©alable, un projet eu Ă©gard auquel nous pourrons juger de sa rĂ©ussite.
Le travail de David Alazraki nâest dâaucun effet ; produit de rien, sinon de lâeau et du pigmentâŠÂ
Du point de vue de lâaquarelle, câest mĂȘme un assez mauvais produit, dans la mesure oĂč il ne respecte pas les rĂšgles dâusage de la bonne production : il ne rĂ©serve pas les blancs, il retouche, il gouacheâŠÂ
Il sâagit donc de mauvais produit, des Ă©checs qui se donnent comme des Ćuvres ; mais des Ćuvres assez mal polies, assez irrespectueuses.Â
Intempérie cinquiÚme : 35 « Je ne polis pas »
Ton dessin est un fond
Une prĂ©parationÂ
Que vas-tu faire maintenant ?
Je nâai pas dâidĂ©e
Que vas-tu dessiner sur ces montagnes ?
Je ne sais pas
Il y a dĂ©jĂ lâair du matin
Du midi et du soir
Qui se mélange
A lâidĂ©e bleue des nuages
Câest un fond
NonÂ
Toutes les heures sont lĂ
Tous les états
Et mes doigts sont allés partout
Ils ont tellement frotté
Quâils nâont plus dâempreinte
Et comment feront-ils alors pour te reconnaitre ?
Se fieront-ils au génie apparu dans ton polissage ?
Mourront-ils du coup de lâarme fourbie ?
Je ne porte pas de coup
Je ne polis pas
Jâamatis
Regarde
Rien ne brille.
Ces Ćuvres ne reprĂ©sentent donc pas un lieu reconnaissable ou mĂȘme imaginaire ; elles ne prennent pas place dans un lieu commode â telles des aquarelles dâesthĂštes.Â
Ces Ćuvres minent gĂ©ologiquement la possibilitĂ© picturale ; autrement dit, elles interrogent la mĂ©moire et la peinture, la mĂ©moire de la matiĂšre picturale, sâenfouissent dans la caverne de lâimage informe et laissent infuser, quâainsi advienne un lieu, un lieu oĂč avoir-lieu.Â
Par consĂ©quent, pour reprendre et reformuler lâexpression de Balzac, « non des produits, mais des Ćuvres, des Ćuvres qui donnent lieu » ; le prĂ©sent de lâĆuvre â lĂ oĂč elle Ă©choit, quand elle Ă©choit â câest lâĂ©vĂ©nement dâun lieu. Cette dimension Ă©vĂ©nementiale, câest-Ă -dire le caractĂšre dâĂ©vĂ©nement, trĂšs loin du spectacle de lâĂ©vĂ©nementiel, câest lĂ , en ce lieu et prĂ©sentement, toute la (ou plus encore lâentiĂšre) discrĂ©tion du monde.
Un lieu sâouvre, lĂ oĂč aucun repĂ©rage nâest encore dĂ©terminĂ© et dĂ©terminable.
Le brouillage nâest donc pas second, il nâest pas aprĂšs-coup, il nâest pas dilution. Le brouillage est premier, natif : chaque Ćuvre est (au) « brouillage ».
Mais la splendeur du monde, la prĂ©cise splendeur du monde nâest pas la nettetĂ© du coup dâĆil facile â du premier (?) artiste au dernier photographe ou vidĂ©aste, câest lĂ lâĂ©nigme, lâendurance et la patience du geste artistique.Â
Ce que lâon nomme « netteté » nâa rien de rĂ©el ; câest une pure et simple, une trĂšs forte et violente abstraction du rĂ©el.Â
Le jaune des aquarelles de David est plus profondĂ©ment rĂ©el que nâimporte quel jaune du quotidien ! Son gris nâest pas une couleur, mais lâampliation des couleurs.
Câest par attachement au rĂ©el, par embrassement du rĂ©el et parce quâelle en est lâembrasement continu et acharnĂ© que la peinture en est au brouillage. Elle est primairement brouillage, car lâĂ©toffe du rĂ©el est richesse et ambiguĂŻtĂ©, anfractuositĂ© et splendeur discrĂšte quâaucune vision quotidienne ne peut supporter.Â
Non pas la vue sur la montagne, mais le regard quâoffre lâĂȘtre-en-montagne libĂšre des chaĂźnes catĂ©gorielles et administratives du rapport quotidien au monde.Â
LĂ oĂč il nây a rien Ă voir ; dans ce brouillage, il y a Ă regarder.Â
Par consĂ©quent, il nây a pas de ratĂ© en peinture ou en art, car il nây a pas de rĂ©ussite ; ce couple rĂ©ussite/ratĂ© renvoie Ă ce qui se « fait », se fabrique, câest-Ă -dire se produit, selon une mĂ©thode ou un mode de production dĂ©terminĂ© prĂ©alablement eu Ă©gard Ă une conception antĂ©rieure Ă la venue en prĂ©sence.
Mais lâĆuvre dâart nâest jamais ce qui se fait, elle est ce qui se produit et provient, câest-Ă -dire entre en prĂ©sence sous la modalitĂ© de lâextrĂȘme contingence ; parler dâaccident serait encore laisser une place et une importance Ă la route. Il y a des accidents de la route.Â
Quand on quitte la route, quand on quitte le tracĂ© dâavance, il nây a plus dâaccident, ni mĂȘme de hasard ; il y a lâĂ©preuve de lâextrĂȘme contingence, oĂč tout point est point dâencontre, point de chute ; mais ce point de chute nâest pas un lieu dâeffondrement, dâaffaissement ; mĂȘme en ce point de rupture, surtout en ce point de rupture, il faut tenir le point, tenir lâĂ©cart : habiter lâanfractuositĂ© du monde, la discrĂšte anfractuositĂ© du monde.Â
Or, cette bien depuis lâanfractuositĂ© des montagnes que se dĂ©ploie la peinture de David Alazraki.Â
2/ Oui, cette radicalitĂ© de lâĂ©chec se figure au motif de la montagne ;Â
seule une telle figuration laisse tout lâespace, laisse tout lieu Ă la vacance dâune respiration.Â
TrĂšs paradoxalement, le motif de la montagne, des plus hauts sommets, est lâopportunitĂ© dâun retrait, dâune silenciation, dâune respiration, dâune vacance oĂč plus rien ne sâimpose : lĂ oĂč tout peut rĂ©-apparaĂźtre.
La longue ascension de la montagne, son point dâaccomplissement, lĂ oĂč elle-mĂȘme devait absolument sâimposer, ce point extrĂȘmement singulier et pourtant si discret, sa pointe extrĂȘme est son point dâexact dâachoppement.Â
« Le sujet, câest accessoire » Ă©crit David Alazraki ; ce sujet est en effet le motif, câest-Ă -dire ce qui motive et porte le saut⊠non pas pour trĂŽner, mais pour ouvrir, pour accueillir lâespace et le temps du vide. Câest la rĂ©pĂ©tition de la montagne qui creuse la possibilitĂ© picturale et la matiĂšre picturale :Â
« le sujet, câest accessoire : jâai trouvĂ© les montagnes, elles sont lâanfractuositĂ© oĂč je loge, suffisent Ă mon horizon et suffisent, Ă force de rĂ©pĂ©tition, Ă vider la reprĂ©sentation » prĂ©cise lâartiste.
Mais cette vacance de la reprĂ©sentativitĂ©, cette purgation de la reprĂ©sentation au motif mĂȘme de ce qui paraĂźt dâabord comme le plus manifeste, le motif de la montagne, nâest pas un enfoncement ou un enfouissement dans la montagne intĂ©rieure. Ce nâest pas une sorte de forteresse intĂ©rieure qui dominerait lâĆuvre, sa rĂ©alisation et le monde depuis une forme de « conscience en survol ». Ne recherchez aucun « Moi » ou « Sur-Moi » ou Vrai-Moi quelque part dans ces Ćuvres. Il nây a que, ou plus simplement il y a « de la peinture sur du papier », câest-Ă -dire le simple et trĂšs prĂ©cis bourdonnement, bourgeonnement et brouillonnement dâune extĂ©rioritĂ©. Dans le retrait de la montagne, dans la retraite en la montagne, dans le pas discret du sens suspendu au cheminement, Ă©clate lâorbe singuliĂšre dâune extĂ©rioritĂ©.Â
Bien sĂ»r, que cette peinture est « psychique » ; elle est dâautant plus profondĂ©ment, dâautant plus « de basse intensité » quâelle ne se contente pas de la reprĂ©sentation du monde, du spectacle du monde
Il ne peint pas des montagnes, mais au motif de la montagne ; et plus encore, sans localiser lâacte de crĂ©ation â car telle nâest pas la pratique de lâartiste â, nous pourrions formuler les choses de la maniĂšre suivante : cela se peint en montagne, comme on dit « ĂȘtre en vacances », ou ĂȘtre-enjouĂ©, ou encore en-thousiaste. Câest-Ă -dire pris par le mouvement, pris dans lâaimantation dâune figure elle-mĂȘme infigurable qui est tout aussi bien levĂ©e quâenlĂšvement. La montagne se lĂšve, elle nâest quâenlĂšvement : elle est son propre enlĂšvement, elle nâest, câest-Ă -dire ne se lĂšve, quâĂ sâenlever. Effacer est un geste volontaire, trop volontaire, trop manifeste.Â
Le cheminement de lâĆuvre de David Alazraki nâest nullement conduit par la volontĂ© dâeffacer, de priver. Le retrait qui anime le dĂ©ploiement de lâĆuvre nâest pas un mouvement second ou une volontĂ© dâeffacer, comme un ressentiment Ă©prouvĂ© aprĂšs-coup et qui relĂšve toujours de la violence Ă lâĂ©gard du temps et de lâespace.
La montagne nâest pas peu Ă peu effacĂ©e ; câest la montagne qui sâenlĂšve lĂ oĂč elle sâĂ©lĂšve. Chemin faisant, la montagne ne se lĂšve quâĂ la puissance de son propre enlĂšvement⊠non de son extinction, mais de son extrĂȘme extension â comme lâĂąme nâest que lâextension du corps ?
Câest prĂ©cisĂ©ment cette discrĂšte extension, cet avoir-lieu anfractueux de lâenlĂšvement du monde, le don dans le retrait, que nomme « la discrĂ©tion du monde ».Â
Peindre en montagne, ce nâest pas peindre Ă la montagne ou peindre des montagnes. Les vacances en montagne sont la discrĂšte ascension du monde, discrĂšte levĂ©e de terre et dâeau.Â
IntempĂ©rie sixiĂšme : 50Â
Sans
Entre le jaune de deux soleils
Un horizon se tend
DâidĂ©ogrammes effacĂ©s
De pylĂŽnes Ă©lectriquesÂ
Sans filsÂ
Sans tension
DâarbresÂ
Effeuillés.
3/ La discrétion du monde :
La discrĂ©tion du monde est un art singulier du lieu : laisser-place-en-ouvrant le lieu de lâavoir-lieu : quâadvienne un souffle, cette « qualitĂ© de lâair » dirait D. Alazraki, irrĂ©ductible Ă toute quantitĂ©, Ă toute masse ; et la montagne nâest pas masse, mais enlĂšvement, Ă©chappement : discrĂ©tion du monde.
La discrétion du monde ne nomme pas un monde invisible, un monde tout petit et discret ; elle ne renvoie pas à une transcendance, un au-delà atteint par je ne sais quel trou ou grotte subtile, un monde en toute discrétion atteint par je ne sais quel chemin de montagne, ou trait de pinceau.
La discrĂ©tion nomme lâoctroi de lâimmanence, ce plan oĂč toute chose sâentre-appartienne ensemble, sâapparie ensemble dans la prĂ©cision la plus inapparente, la plus discrĂšte. Mais câest cette maniĂšre discrĂšte quâont les choses dâapparaĂźtre ensemble qui donne au monde sa concrĂ©tude.Â
Si la con-crĂ©tion du monde, câest-Ă -dire Ă©tymologiquement, lâĂ©vĂ©nement par lequel les choses sâĂ©paississent les unes avec les autres,Â
si cette concrĂ©tion nâest jamais un Ă©touffement ou un simple agrĂ©gat de matiĂšre brute, mais toujours une articulation des Ă©lĂ©ments les uns avec les autres, câest prĂ©cisĂ©ment parce quâelle est discrĂšte.
 Ătre-avec nâest pas se confondre, ou ĂȘtre lâun Ă cĂŽtĂ© de lâautre, mais ĂȘtre ensemble dans une relation commune dâentre-appartenance et de distinction permettant le jeu de lâentre-deux, de lâentre-appartenance. La concrĂ©tion du monde est plus profondĂ©ment portĂ©e par une discrĂ©tion.
Cette discrĂ©tion est cette maniĂšre dont les Ă©lĂ©ments sâajointent imperceptiblement et configurent ainsi un lieu, un espace et un temps oĂč quelque chose comme un monde sâoffre et offre son inconfondable hospitalitĂ©.
Câest cette hospitalitĂ© du monde qui est discrĂšte. Les aquarelles de David Alazraki relĂšvent de cette intense hospitalitĂ©. Comment le monde sâoffre, sâouvre et nous accorde lâimmensitĂ© de son hospitalité ?
DiscrĂštement, en retrait, comme par un geste extrĂȘmement singulier et pourtant sans nom.Â
La discrĂ©tion nomme â ou peut-ĂȘtre tente de rĂ©pondre-Ă â lâinapparence de cet Ă©vĂ©nement, lâĂ©vĂ©nement du monde.Â
Par consĂ©quent, la discrĂ©tion ne revĂȘt donc aucun caractĂšre psychologique ;Â
lâartiste pas plus que lâĆuvre nâest discrĂšte. Cette discrĂ©tion ne cherche pas à « thĂ©matiser » lâĆuvre de David Alazraki. Ce nâest pas une peinture discrĂšte ou une peinture de la discrĂ©tion.
Lâexpression « discrĂ©tion du monde » renvoie ou essaierait de renvoyer, rĂ©pondre, ou correspondre Ă lâenvoi de lâĆuvre. Comment cette Ćuvre se donne, se dĂ©ploie et peut-ĂȘtre mĂȘme se lĂšve ?
Cette expression cherche Ă nommer lâinsigne modalitĂ© de son dĂ©ploiement, ou pour reprendre le titre dâun opus de G. Didi-Huberman â lâĂ©toilement â comment cela sâĂ©toile⊠sâextend, rayonne.
La discrĂ©tion du monde nomme la maniĂšre singuliĂšre Ă la faveur de laquelle le monde apparaĂźt en son retrait distinctif : lâapparaĂźtre est cela mĂȘme â le monde â qui se retire dans son entrĂ©e en prĂ©sence. Le monde sâoffre en son retrait. DĂšs lors, ce quâil faut savoir considĂ©rer, ou ce par quoi il faut se laisser considĂ©rer dans ces Ćuvres, ce nâest pas tant la montagne, la technique, ni ce que cache ou symbolise la montagne⊠ni ce que voudrait mettre en scĂšne la technique⊠non, câest le retrait acĂ©rĂ©, rigoureux et intact du monde en sa propre advenue.Â
Comment tient encore cette montagneâŠÂ ? 62
Comment ce cielâŠÂ 38
Ce moment peut ĂȘtre un vertige, un suspens⊠il est aussi une « discrĂ©tion » irrĂ©fragable, un « discrĂštement », câest-Ă -dire une sĂ©paration distinctive par laquelle chaque chose apparaĂźt dans lâensemble commun dâune parturition. Cette discrĂ©tion relĂšve dâun abandonâŠÂ
Lâartiste est celui qui Ă©prouve intensĂ©ment lâurgence dâun tel abandon.
Intempérie septiÚme, 59 ; Il a mis du rouge
59.Â
Â
Il a mis du rouge.
Les points rougesÂ
Ne sont pas de ce paysage
Pas de lĂ
Ni dâen dessous
Ces points-lĂ sont dâailleurs
Il les a marqués
Comme il aurait écrit sur la peinture
Il a mis du rouge
Il a dâabord bien nettoyĂ©
Bien fait tout blanc
Bien essuyé
La surface a Ă©tĂ© prĂȘte
Un peu mouillée
Il a mis du rouge
Comme des points qui tombent bien
Comme appelĂ©s lĂ
En une autre espĂšce
En une autre nature
Une encre sur un coton
Rouge-mercurochromeÂ
Il a mis du rouge
Sur la montagne blanche
Comme une urgence.
Fin
Â
Câest en cette urgence quâil nous faut abandonner.
Sâil est vrai que la peinture en est lĂ , en ce brouillage premier dâune native discrĂ©tion du monde ;
Je ne crois pas pour ma part, que la pensĂ©e philosophique, la pensĂ©e aimante ne soit autre chose quâun grand brouillon, quâune vaste et profonde exploration des intenses Ă©chĂ©ances de la prĂ©sence ;
Or, il nây a pas de mot « fin » dans un cahier de brouillon ; ça nâen finit pas de brouiller.
David Alazraki cherche-t-il son maĂźtre ?Â
Seul dans la solitude de ses sommets, il puise la rĂ©sonnance dâune voix, la seule voie de lâĆuvre.Â
Oui, David Alazraki peint la recherche de lâĆuvre.Â
Â
DAVIDALAZRAKI
Des voyelles
Comme deux aiguilles rougies et quatre montagnes blanches dans un nom qui veut dire bleu.
Entre elles
Des consonnes grattent caressent creusent forent frottent cognent cherchent fouillent lĂšchent
vident épongent raclent enlÚvent abrasent
A basse profondeur
La nappe
Phréatique
Entre frĂȘle et frĂ©nĂ©tique.
A mon tour David Alazraki de, selon votre expression, « laisser le travail en plan, à un point indéfini », en échappant à la question du vrai comme du beau.
Or, « ce plan de lâĆuvre », ce « point indĂ©fini » est une rigoureuse infusion de la discrĂšte Ă©chappĂ©e du monde.Â
Câest par cette belle Ă©chappĂ©e, en ce brouillage profond que jâose dĂ©sirer fĂ©cond,Â
Que je laisserai échoir ma parole.
Je vous remercie.Â